Balade au père Lachaise

Balade au père Lachaise

« Je crois qu’on a tourné au mauvais endroit. On a raté Delescluze. »
Le temps n’est jamais suspendu. C’est la lutte des classes qui suspend parfois la conscience de son intensité.

3 Mars 2020. Père Lachaise, 20e arrondissement de Paris.

«  Tu sais que Dalida est dans le petit cimetière de Montmartre et pas ici ? »
«  Oui, et alors ? Je n’aime pas spécialement les tombes. »

Comme on vient de banlieue, on a pris notre petit métro. Ligne 2, on marche. Il pluviote à paris, c’est doux. On pénètre dans le père Lachaise à la recherche des fédérés, cette armée populaire de la commune. Une de nous, qui a proposé cette méthode d’immersion tranquille dans l’histoire, a apporté un livre : sur les traces des communards.

Au début d’une visite on est à la fois frais, à la fois on croit s’emmerder d’avance. Vous êtes bien obligée de vous dire qu’il faut jouer au jeu de la découverte, comme dans un musée. Le bouquin fonctionne comme un petit jeu de piste. On suit donc la piste. C’est très agréable.

« Les versaillais entourent le cimetière, et malgré leur supériorité en nombre, ils n’osent pas attaquer les deux cents fédérés se défendant avec une dizaine de canons. Les versaillais font bombarder ce camp retranché […] à huit du soir, la porte cède […] les fédérés sans munitions continueront à se battre à l’arme blanche, reculant tombe après tombe. »

Agréable, mais on entre dans l’idée de la piste d’un massacre. Le bouquin parle en latérale nord, 2e division, avenue circulaire. Il donne aussi des avis comme :

«  affreux monument à la mémoire du général Lecomte, fusillé par ses soldats parce que ceux-ci refusaient d’appliquer son ordre de tirer sur le peuple le 18 mars, et au général Clément Thomas qui participa au massacre de juin 1848. »

Comme cela succède à « Si on continuait tout droit, l’on découvrirait. » on fait comme son conditionnel, on ne continue pas tout droit. On est venu voir la classe ouvrière pas ses ennemis.

On va voir Flourens, puis Vallès. On a les premières dates à retenir. Proclamation de la république le 4 septembre 1870. La manifestation du 31 Octobre 1871. Et puis on se met à parler en Mars. Le 27, le 26. Le 18. Et ça doit faire tilt. 18 Mars : Début de la commune ! 26 Mars : Elections ! On s’égaye, tout ce gloubiboulga répété, jamais appris, prend forme pour les deux d’entre nous qui résumions encore à l’aube la commune au temps des cerises, la semaine sanglante et à la formidable tentative de la classe ouvrière de vaincre la bourgeoisie.

On est dans le jeu. Tellement qu’on commence à débattre au premier monument aux morts de la guerre de 1870 puis devant le monument aux gardes nationaux tués à Buzenval lors de la catastrophique sortie contre les Prussiens le 19 janvier 1871. Qu’est-ce que c’est exactement que cette guerre ? Un siège à Paris ? On fait des simplifications, il y a la République, proclamée le 4 septembre, mais il y a les manifestations pour l’instauration de la vraie république. Le 31 Octobre, Thiers est envoyé pour négocier avec Bismarck. Occupation de l’hôtel de ville.

On retrouvera tous nos enterrés dans ces événements. Cléray, un ami de Blanqui. Blan-qui ? On se marre. Le lycée de Saint-Ouen.

On cherche la tombe de Balzac. Non pas qu’il ait participé à la commune, ni Charles Nodier, mais le livre nous dit qu’entre ces deux tombes, on tombera sur le lieu d’un des combats à l’arme blanche de la nuit. Croqué par Robida, le croquis est dans le livre. On regarde, on analyse le croquis. Il laisse apparaître les noms de Nodier, Balzac et Sarazin. Belle et simple manière d’incruster son dessin. La perspective du dessin est difficile à retrouver parce qu’il y a une tombe élevée à l’endroit de l’oeil supposé du dessinateur. On ne peut donc pas prendre le même recul. Mais on marche sur les racines. On se recueille pas vraiment mais on pousse l’imagination très fort, tandis que les oiseaux gazouillent dans ce coeur tendre de Paris. Entre le croquis et la géométrie pleine de mousse du cimetière, le silence et la froideur. On prend des photos, pour revoir. On a un parapluie multicolore.

On est un peu dans nos pensées et on s’est un peu perdu les chèvres (expression occitane). On revient sur la route. « Nous allons jusqu’à l’avenue Transversale n°1 » le bouquin parle bien en « nous », mais nous nous sommes égarées.

« On a raté Delescluze »
« On cherche qui ? »
« Delescluze ou Delescluze, je sais pas comment on dit.»
« Il a fait quoi lui ? »
« Deslescluze est très important ! Il se fait tuer volontairement pendant la semaine sanglante « parce qu’il veut pas affronter la défaite. » Moui, le bouquin minimise, c’est plutôt comme un capitaine qui coule avec le navire, tu vois ? Tout au long de la commune, alors qu’il est d’origine bourgeoise, il se lie avec les ouvriers. Pendant le siège déjà il démissionne de la mairie car il ne croit pas en cette république et veut renverser le gouvernement de capitulation. Il a siégé dans des commissions de la commune. »

« ah y’a pas Delescluze, mais y’a edith piaf pas loin. »
« C’est un monument, on devrait pas le rater. »
« Trouvons Pyat !il est derrière un gros arbre. »
« Il joua un rôle néfaste au sein de la commune. »
«  Transversale n°1, sur le trottoir de gauche, à la quinzième tombe »
« transversale, trottoir de gauche, quinzième tombe »
«  Un, deux, trois »

Une est accroupie, l’autre compte les tombes, l’autre regarde le plan du livre.

« Bon on abandonne, non ? »
« Pyat ! »
« Ah oui, effectivement c’est un gros arbre. »

« Il joua un rôle néfaste pendant la commune, il compliquait tout par son goût de la discussion et de la polémique. »

« hihi, c’est drôle. »

«  Le 22Mai 1871, il prononça à l’Hôtel de Ville, devant vingt membres de la Commune, un disccours qu’il voulait pathétique, mais qui n’était que ridicule par ses paroles larmoyantes sur « Tant de têtes blondes, vouées à la mort. » Le soir même, il disparaissait. »

« Têtes blondes, c’est jeunes c’est ça ? c’est vrai que la commune est réputée pour être un moment de nombreux bavardages ! Mais il est mort ? »

« On le retrouva dix jours plus tard à Londres, sans avoir participé à la lutte dans Paris. »

On continue pensant à la traîtrise dans les événements et on ne fait que lire l’histoire de Cappellaro. Sa participation au feu public de la Guillotine, le …, sa déportation en Nouvelle-Calédonie, grande comdamnation des communards où on retrouvera louise Michel. Sa tombe ne se voit plus, de toute façon. On cherche Okolowicz. On galère. L’indication c’est

« Avenue Circulaire, tranversale 3, face à cette avenue en deuxième ligne, nous apercevons le mausolée. »

Comme on n’est pas sûres de ce que c’est un mausolée, on ne sait pas la grandeur de ce qu’on cherche. On s’aventure dans les allées qui surprennent par la vétusté de certaines tombes.

« Okolowicz ! »

Il est tout serré par les autres tombes. Presque contre un mur. Tous les coins du père Lachaise respirent un air différent, par sa végétation entretenue, le resserrement des allées, ses pentes diverses, son terrain escarpé, et ses allées majestueuses. Okolowicz est l’ainé de cinq frères ayant participé à la commune. On rentre dans la singularité des personn(ag)es. 5 communards ! Quelle famille qui a le sens de l’histoire ! Né à Vierzon d’un père réfugié Polonais. Cette commune dont un membre élu était étranger, Dombrowski, et qui fit la part belle aux étrangers venus à Paris.

Les communards commencent à prendre forme dans les événements. Lissagaray, journaliste qui disait n’être pas communard mais qui se battit pendant la semaine sanglante. Il nous a laissé une histoire de la commune, écrite en 1876.

On brasse les réfuges, les lieux d’exils des communards pour ceux qui ne sont pas morts pendant la commune, et finalement c’est la majorité de ceux qui sont au père Lachaise. Pour beaucoup, condamnés par contumace, vivants ou non. Avant l’amnistie de 1880, c’est à Londres, en suisse mais encore à New-York que prirent place les communards. Ils se livrèrent pour certains à l’écriture de cette page historique, mais parfois encore à des combats par journaux interposés pour la renommée des combattants et le déshonneur des Versaillais. Contre la page calomnieuse qui s’ouvre éhontément après le massacre.

On continue à parcourir le cimetière, laissant ça et là une tombe. On rate un crochet, on ne fait plus dans l’ordre. On décide d’aller voir Blanqui, surnommé

« l’enfermé. À cause des trente-six ans et cinq mois passés en prison ».

il a même « raté la commune », arrêté le 17 mars, la veille de la commune. C’est presque cocasse pour un des révolutionnaires les plus illustres de la période. Pendant la commune, Thiers refuse de l’échanger contre plusieurs otages.

On discute des préceptes Blanquistes, qui croyait plus à l’action des petits groupes. On compare à des « mouvances » contemporaines. Aux dits « black block » par exemple, dont l’action est un précepte de petits groupes agissants, créant désordre contre le capital, et dont les arrestations demeurent nombreuses, d’eux ou des autres autour.

On poursuit jusqu’à Charles Longuet. Internationaliste, c’est à dire membre de l’internationale, cette association ouvrière fondée en 1865 à Londres. Il est rédacteur du journal officiel de la commune du 27 Mars au 12 Mai. Sens archiviste des penseurs des révolutions ?

« En 1872, réfugié à Londres, il épouse Jenny, la fille aînée de Karl Marx. Il fut le premier traducteur de Marx pour la « Guerre civile en France ».

« Fille aînée de Karl Marx et de Jenny, la mère. C’est chiant ces vieux bouquins qui masculinisent tout. »

«  Eh oui, et il y a beaucoup à dire sur la famille de Marx puisque effectivement elle était très importante. Ils ont eu 6 enfants quand même, mais 3 sont morts enfants. l’histoire retient donc 3 filles. La première qui s’est donc mariée avec Noguier s’appelait Jenny. Laura la deuxième s’est mariée avec Paul Lafargue, et la troisième était amoureuse de Lissagaray, mais Marx s’opposa à leur union. Il y a tout un article dans « Les femmes ou le silence de l’histoire », l’immense œuvre de Michelle Perrot. Ça fait traverser l’histoire de la postérité de Marx e t ses traductions. »

« Du coup traduction, la guerre civile en France, c’est l’histoire de la commune c’est ça ? »
« Exactement. Mais sa lecture vaut aussi pour la préface d’Engels. Franchement c’est excellent pour comprendre les enjeux autour de la commune et sa réception chez les révolutionnaires du 19e. »

On a continué à marcher. Commençant à fatiguer, on se dirige à pas plus vif vers le mur des Fédérés, ultime visite du Père Lachaise pour qui veut marcher sur les traces de la commune.

Victor Noir. Sa tombe est magnifique. Lui est mort en janvier 1870, quel rapport avec la commune ? Rédacteur de la marseillaise. On ne comprend pas trop sa présence dans le bouquin. On regardera plus tard.

« ça me fait rire, on voit cette tombe dans On connaît la chanson. Il y a une visite du père Lachaise dans ce film. »

André Gill, peintre de talent.

« Il est connu lui, non ? »
« Tu confonds pas avec André Gide ? »

Pottier, Eugène. Fils d’un ouvrier emballeur et d’une ménagère. Apprenti emballeur, puis commis papetier, puis dessinateur sur étoffes. Un des fondateurs de la chambre syndicale des dessinateurs, adhérente à la première internationale.

Pottier, nom de la petite cité à Pierrefitte. Sa renommée discrète nous émeut. Sa tombe est belle et comporte quelques détails sur ce chansonnier. Ils nous font sourire, les notes de l’internationale nous parviennent en tête. Il s’est battu sur les barricades de mai. « Mais il s’échappe, caché chez des amis en plein Paris. » Lui, ce ne sont pas des articles qui lui vinrent à l’esprit. Mais l’écriture d’une des plus célèbres chansons du mouvement ouvrier : l’internationale.

« Les six couplets de Pottier contiennent les idées essentielles du socialisme. »

En 1888, Pierre Degeyter, a composé la musique. Mais depuis on en a fait une pastille, passionnées par l’affaire de la musique.

« Ses obsèques furent troublées par la police qui voulait interdire le drapeau rouge. »

« c’est fou comme les obsèques ouvrières sont un témoin de la conscience de classe. »

on laissera là cette intuition. On la retrouvera plus tard lors d’une réflexion sur les obsèques d’Hugo et la récurrence de la question des enterrements.

« Son tombeau fut érigé par la ville de Paris et le conseil général de la seine malgré l’opposition du gouvernement. »

S’ouvre le chapitre de l’héritage de la commune. Les désaccords entre la postérité accordée par la ville de Paris et la cabale que maintient le gouvernement contre les communards après leur massacre et leur déportation massive. L’association des anciens combattants de la commune arrive dans l’histoire à la suite de leur amnistie. Elle disparaîtra progressivement avec la mort des derniers communards pour se transformer en association des « Amis de la commune », encore active aujourd’hui, dans un tout petit bureau parisien.

Par la suite, on lit les pages mais on avance droit sur le mur des fédérés, lieu de la « dernière bataille ». Celle où ont été fusillés les survivants à l’aube. On cite Frankel, ami de Marx, responsable de nombreuses « mesures à caractère socialiste » que prit la commune. Frankel nous fait lire Elisabeth Dmitrieff, à qui il doit la vie. Il n’y a pas beaucoup de communardes dans ce cimetière.

Frankel est mort à Laribroisière, cet hôpital qui nous évoque l’assaut inventé et commenté par le pouvoir français de 2019 – tel le gouvernement de Thiers omnubilé par ses opposants – par les manifestant.e.s des retraites. Affaire encore en cours d’ailleurs.

Charles Amouroux, encore une histoire d’obsèques-manifestation-ouvrière. Ernest Pichio, peintre d’histoire. Après la commune, c’est par la peinture encore qu’il témoigna. Il est l’auteur d’un tableau qu’on a sous les yeux dans le livre. On ne le regarde pas encore, on veut arriver au mur. Il ne pleut plus vraiment au cimetière. C’est pas le temps des cerises, mais on descend dans une atmosphère plus chaude vers l’aile politique du père Lachaise. On ne fait pas dans l’ordre du livre. On fait d’abord les tombes qui nourrissent les alentours du mur de noms, comme si on ne savait pas dans quel ordre éprouver la fin de la visite.

Pour arriver au mur, on passe devant les monuments des déportés de camp de concentration nazis, de celui en mémoire aux républicains espagnols, fleuri probablement par les Amis des républicains espagnols. Puis celles liées au parti communiste du XXe siècle, Thorez, Duclos, Waldeck-Rochet, Cachin (Avec Marguerite).

Une « petite tombe », nous dit notre Guide imprimé, nous retiendra un moment. Pleins de détails autour d’Adrien Lejeune, « le dernier survivant de la commune. » Né en 1847 à Bagnolet, fils « d’une famille ouvrière. » Il est responsable de l’approvisionnement à la mairie de 20e arrondissement.

« Il disait avoir été un des derniers combattants de la dernière barricade (Rue Ramponeau) qui tira le dernier coup de fusil. »

« D’où le « dernier survivant », c’est pas clair comme titre. »

On apprend grâce à lui que l’Union soviétique, toute jeune, a invité de nombreux combattants miséreux et malades, à en devenir citoyen. Cela sonne comme un autre monde de l’internationalisme ouvrier. En 1971, l’Union soviétique renvoie ses cendres au père Lachaise pour qu’il repose devant le mur des fédérés.

Puis on descend par des petites marches vers le mur. C’est le bout. On ré-aperçoit Paris moderne au-dessus du mur.

Alignées face au mur, plusieurs tombes sont collées. Le livre brasse en quelques tombes des tonnes de questions que nous ne replanterons pas ici. Les textes doivent avoir une fin, comme les visites.

Un instituteur anarchiste, un autre anti-marxiste devenu socialiste-réformiste, un ouvrier bijoutier, militant du parti ouvrier, un enfant de la commune, un aviateur inconnu, un ouvrier chapelier. Puis un monument lié à Marx : Paul et Laura Lafargue d’abord. Paul Lafargue auteur du « droit à la paresse. » Avec Jules Guesde, à l’origine de la création du parti ouvrier français, début de l’histoire des partis marxistes français. Jean Longuet, petit fils de Karl. Puis encore des évocations fondamentales, le « cri du peuple », Benoît Malon, Jules Vallès, l’Humanité, coopératives ouvrières, ouvrier teinturier.

On s’arrêtera davantage, sur la tombe : Jean-Baptiste Clément. Combattant jusqu’au bout, chanteur militant, militant chanteur. Il dédia une chanson à une certaine Louise : le temps des Cerises. (Ecouter Pastille n°1).

Et on se retourne enfin. Un vieux mur en pierre, lierré d’un peu partout. Commémoré de quelques fleurs.

« Le mur des fédérés, au cimetière du Père-Lachaise, où le dernier massacre en masse fut accompli, est aujourd’hui encore debout, témoignage d’une éloquence muette de la furie dont la classe dirigeante est capable, dès que le prolétariat ose se dresser pour son droit. »

Karl Marx, La Guerre civile en France, 1871.

Son « aujourd’hui » à Marx, se lit pareil pour nous. Le mur des fédérés, lieu de la fusillade du matin du 28 Mai devient fosse commune pendant les quelques jours qui ont suivi la semaine sanglante. Celle où le sang coulait dans les ruisseaux parisiens. La grande barbarie du pouvoir. Celle dont s’est revendiquée Macron, dans cette toute petite allusion : «Versailles, c’est là où la République s’était retranchée quand elle était menacée. »

Les versaillais, dirigés par thiers, « la bourgeoisie ». Le peintre dont nous avons croisé la tombe a intitulé sa peinture de « l’événement », « le triomphe de l’ordre ». Et pour triompher de la classe ouvrière, il a massacré.

Depuis novembre de cette année-là, il y a 149 ans, tous les ans, on vient fleurir l’endroit. « Même pendant l’occupation […] ».

Lieu de recueil ? Lieu qui gronde sur la terre la mémoire de celles et ceux qui sont dessous.

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