Nous avons en commun la Résistance met en partage des paroles de résistantes, qui accompagnent l’histoire fictive d’Edith, Marthe, Dolorès et Judy. Ces paroles, nous les appelons colères.
Elles sont Marcelle Street, Charlotte Delbo, Simone Théry, Simone Lagrange, Simone Gillot, Odette Lecland Nilès, Rose Garcia, Suzanne Citron, Claude Cahun, Marie Henriette Doin, Lise London, Edith Thomas, Liliane Lévy, Madeleine Riffaud… Merci à toutes celles qui ont rendu possibles qu’elles continuent à raisonner.
« On organisait beaucoup de colonies de vacances scolaires : une colonie de garçons, une colonie de filles dans le même établissement. On s’occupait beaucoup des enfants, le seul objectif était de les faire grossir car on crevait de faim. C’est à ce moment-là que spontanément avec les filles, j’ai vécu mes amours homosexuelles, on vivait pleinement et sexuellement, les garçons les filles, les filles les filles, les garçons les garçons. Il y avait une grande liberté. Les enfants ne s’y trompaient, ils disaient en riant :
« Ah la cheftaine Doin et la cheftaine Christiane… ». »
Marie Henriette Doin, rencontre dans Lesbia magazine – Reproduit par Queer code.
« Je n’ai participé à la Résistance organisée qu’après notre arrivée à Lyon […]. Mais le refus de ce que Vichy baptisait l’« ordre nouveau » – c’est-à-dire l’Etat vichyssois, ses institutions, son idéologie, se manifestait par des centaines de gestes, de comportements quotidiens et d’abord par un regard délibérément critique et hostile. »
Suzanne Citron. Mes lignes de démarcation : croyances, utopies, engagement, Syllepse, 2003.

Edith Thomas
« Depuis des années, on s’efforce de nous faire croire que l’égalité n’existant pas dans la nature, il était puéril de vouloir la faire régner dans les lois et de tenter par là qu’aux inégalités naturelles ne vinssent point s’ajouter les iniquités sociales. De tout cela, nous devons nous repentir et nous nous repentons humblement de l’avoir cru. Nous savons désormais que la justice, c’est la loi du plus fort, […] La patrie est envahie…. Chacun, messieurs, racontera l’histoire à sa façon. […] Cette résurrection de la servitude, cette apologie de la sottise que vous appelez redressement des valeurs spirituelles et morales, c’est parce que l’ennemi monte la garde pour vous sur notre sol que vous pouvez vous préparer impunément à l’accomplir… »
Edith Thomas. Extrait de son journal publié dans Dorothy Kaufmann, Édith Thomas, passionnément résistante, Paris, Autrement, 2007.
« Boulevard Saint Germain, c’est une collaboratrice dont on a rasé la tête et que la foule suit en hurlant. Les FTP la protègent, facteur d’ordre. Sans eux, le peuple la lyncherait. » Edith Thomas, La libération de Paris, Melottée
« J’ai été arrêtée Boulevard Saint-Michel. J’ai été libérée, je ne sais pas pourquoi. J’habitais le 5e. Moi j’ai dit c’est accidentellement que je me promène sur le boulevard Saint-Michel. C’était faux parce que… Bien sûr je n’ai pas été dire qu’on avait ordre de se trouver boulevard Saint-Michel et de déployer un grand drapeau devant les chaussures Willy. »
Rose Garcia, membre de l’Union des Jeunes Filles de France, 5e arr. de Paris. Témoignage Archives départementales de la Seine-Saint-Denis.
« Nos comités Poissy constatent que les tracts, les papillons, les affichettes calligraphiées, et coloriés, retiennent davantage l’attention que ceux tapés à la machine et ronéotypés sur du papier gris de mauvaise qualité avec une encre qui déborde de partout. Nous incitons nos comités à utiliser ce moyen d’expression. Les femmes acceptent de se transformer en scribe, cette personnalisation de notre propagande valorisant le travail de chacune. »
Lise London, L’Écheveau du temps : la mégère de la rue Daguerre, souvenirs de résistance, Paris, Seuil, 1995
Odette Lecland-Nilès
« Je me rappelle un incident à l’octroi de la porte de Bagnolet – mon secteur de militante. Au-delà de l’octroi, après la caserne des Tourelles, s’étendait ce que nous appelions « la zone ». C’était une sorte de quartier misérable, composé de cabanes fabriquées avec des matériaux de récupération. Un de nos camarades vivait là. J’avais reçu pour mission de lui apporter des paquets de tracts. J’étais partie à vélo avec une camarade. L’octroi était gardé. Nous n’avions pas le choix : il fallait s’arrêter et montrer patte blanche.
- Qu’est-ce que vous avez là ? A demandé le garde.
- Ma réponse a fusé aussi sec :
- Des tracts communistes !
- Allez si c’était des tracts communistes, vous ne le crieriez pas sur les toits ! Passez !
On s’est remise à pédaler dans la descente vers la zone – on riait comme des folles car nous avions eu très peur. »
« L’idée était de faire marcher les filles dans les rues de Bordeaux avec, autour du cou, un écriteau annonçant : « Je suis une putain » ou « J’ai couché avec les Boches ». Des soldats avaient déjà commencé à peindre les écriteaux. D’autres faisaient asseoir les malheureuses pour leur raser la tête. Et comme j’étais à ne savoir quoi faire, ces soldats qui ne me connaissaient pas m’ont prise pour une des prisonnières ! Avec effroi, j’ai vu venir le moment où ils me demanderaient de m’asseoir sur le tabouret. Quand est venu mon tour, j’ai protesté à grands cris qu’il y a maldonne. C’est alors que La Coustille est sorti de sa cachette. Il avait voulu me « jouer un bon tour », comme il disait. »
Odette Lecland – Nilès, Guy Môquet, mon amour de jeunesse, récit autobiographique en collaboration avec Serge Filippini, L’Archipel, 2008

« Elle avait aussi quelques copains, rares, des « demi-solde », comme elle. Raymond Lévy, qui venait de la MOI et de Toulouse, et d’autres l’accompagnaient « pour bien manger à l’œil » à des diners chez des bourgeois qui garnissaient leur table au marché noir et qui trouvaient chic d’accueillir quelques jeunes résistants. Toujours quelqu’un, au dessert, demandait : « Et vous, mademoiselle, vous avez été torturée, n’est-ce pas ? » Elle ne répondait pas. ses copains se chargeaient alors de raconter quelques horreurs qui faisaient frémir. « Si nous passions au salon prendre le café », disait avec tact la maîtresse de salon. »
Madeleine Riffaud, On l’appelait Rainer : 1939-1945, entretien avec Gilles Plazy, Julliard, 1994.
« Constatant que nous étions des femmes, ces êtres inférieurs ; que je n’étais même pas juive (selon la définition du national-socialisme) ; que nous n’appartenions pas au Parti communiste (…) ; que nous ne nous réclamions ni de Staline, ni de De Gaulle ; que nous avions la réputation de bourgeoises paisibles (…)…ils y perdirent leur aryen (…) ils durent en fin de compte, nous condamner sans croire à notre existence. »
Claude Cahun. Extrait d’archives

Danielle Casanova racontée par Simone Téry
« C’est bizarre, il me semble que j’ai vu cette tête quelque part. Nos regards se croisèrent, et tout à coup je reconnais Danielle Casanova ! Ça, par exemple ! Moi, quand je l’avais connue, c’était une militante avant tout, et pas très coquette. Je n’en croyais pas mes yeux ! Et elle avait minci avec ça ! une silhouette fine et souple. Je me dis « puisque moi-même je ne l’ai pas reconnue, alors la police… » Et cet air calme qu’elle avait. Moi essoufflée, je me demandais si nous arriverions à passer la ligne. »
Simone Téry, Du soleil plein le cœur. La vie merveilleuse de Danielle Casanova, Hier et aujourd’hui, 1949
« Soudain j’entends des pleurs, un appel angoissé : « Maman ». Je me lève et me rapproche de la fenêtre, aussitôt rejointe par un agent. Je crois entendre Françoise. A cette heure-ci, nous devrions être ensemble dans le jardin de Jeanne Fanonel. Je m’imagine sa déception : j’ai failli à ma parole et ne suis pas venue la chercher. »
Lise London, L’Écheveau du temps : la mégère de la rue Daguerre, souvenirs de résistance, Paris, Seuil, 1995
« Le premier soir, il m’a ramenée lui-même à Montluc, j’étais comme un pansement sanguinolent. Il m’a jetée dans les bras de ma mère en lui disant : ”Voilà ce que tu as fait de ta fille.” Après une semaine, il m’a mise dans une autre cellule, pendant quinze jours. Ma mère a cru que j’avais été tuée. » Simone Lagrange, archives du procès Klaus Barbie
« Je pénètre. Séparée par deux grilles, face à moi, ma mère.
Pauvre femme, vieillie, angoissée, impressionnée.
Comment pouvait-elle imaginer qu’un jour, elle me trouverait en prison. Situation incongrue. Elle tente des remontrances que j’ai le cœur, l’audace et l’effronterie de repousser avec véhémence. « Maman, dis-je avec aplomb, si c’est pour me faire des reproches, c’est pas la peine de venir. » Blème, pauvre mère, elle se rétracte et s’inquiète de ma santé. Les mots d’amour, les gestes de tendresse, les baisers trop lointains parviennent à moi comme des baumes de douceur. Pauvre maman qui avoue qu’à la maison, abstraction faite des ennuis procurés, il y a une pointe d’admiration pour mon engagement. »
Liliane Lévy-Osbert, Jeunesse vers l’abîme 1940-1944, Paris, EDI, 1992
